Message de Monsieur Amin Maalouf : "Identité et interculturalité"



Message lu par Pierre Diependaele (aujourd'hui disparu).  

Ce discours a été écrit à l'occasion d'une réunion tenue à Grenade le 10 juin 1996 pour la préparation de la migration du programme des Itinéraires culturels du Conseil de l'Europe au Grand-Duché de Luxembourg.


" Mesdames, Messieurs, Chers amis, Si je dis que c'est un plaisir pour moi de me trouver à Grenade, ce n'est pas une figure de style, ni une politesse. Cette ville a représenté une étape symbolique dans mon existence, puisque c'est ici qu'a commencé mon itinéraire de romancier. Un symbole auquel je resterai attaché ma vie entière, et qui n'est pas dû simplement aux hasards de la vie, à une coïncidence, ni même à ma rencontre fortuite avec ce Grenadin des temps passés que fut Léon l'Africain. 

 Ce que je vois ici, à travers cette terre et ses hommes, à travers ces pierres, ce n'est pas le passé, c'est l'avenir. Ce n'est pas seulement la nostalgie, c'est aussi et d'abord l'espoir d'un monde différent de celui vers lequel nous semblons nous diriger. Pour moi, Grenade et l'Andalousie sont avant tout la réponse éternelle à des questions que, depuis ma naissance, j'ai dû me poser : les communautés humaines - religieuses, ethniques ou autres - sont-elles condamnées à s'affronter indéfiniment? 

Est-il vrai que l'Orient est Orient, que l'Occident est Occident, et que jamais ils ne se rencontreront ? Est-il vrai que le monde se dirige inéluctablement vers ces guerres de civilisations qu'on lui prophétise ? Ces questions m'obsèdent depuis toujours. Car je suis né au Liban, au coeur du Proche-Orient déchiré, et j'ai souffert dans ma chair de ces déchirements entre communautés religieuses - chrétiennes, musulmanes, juives -, j'ai perdu des amis, des proches, et j'ai connu l'exil. Autrefois, on entendait souvent dire que de tels conflits étaient d'un autre âge, rien que des survivances dont souffrent certaines sociétés incurablement archaïques. Aujourd'hui, plus personne ne peut penser cela. 

Plus personne ne considère le déchaînement des haines comme un phénomène isolé, une triste "spécialité" libanaise ou proche-orientale. Il est devenu, au cours des dernières années, un phénomène global, un phénomène en pleine expansion, hélas, dans l'ancien monde communiste, dans l'ensemble du Tiers-Monde, et aussi dans les pays de l'Occident développé, où les rêves de "melting pot" paraissent abandonnés. 

Plus grave encore, ces haines, qui auraient dû être des survivances, semblent, tout au contraire, accompagner comme son ombre l'extraordinaire évolution des techniques de communication ; on pourrait presque dire que ces haines se nourrissent de la mondialisation actuelle, comme si notre "village global", au lieu de nous rapprocher les uns des autres, avait donné à chacun le sentiment que son propre espace se réduisait, qu'il devait s'y accrocher, s'y barricader, et se battre pour le préserver.

Parfois, pour essayer de comprendre ces phénomènes étranges et inquiétants qui se déroulent depuis des années, je me dis que le monde souffre sans doute d'une sorte de vertige ; l'histoire s'accélère, tout bouge et se bouleverse, les frontières, les paysages, les idées, les modes de pensée, le travail, les liens familiaux, tout change si vite que bien des gens, individus et groupes, ressentent le besoin de se cramponner à ce qu'ils croient être des certitudes - une identité, une croyance, une maison -, des certitudes en apparence immuables dans un monde qui tournoie sans cesse. 

Un jour, lorsque les bouleversements auront été "digérés", lorsque le vertige sera passé, l'humanité osera à nouveau se regarder dans un miroir, découvrir sa nouvelle image, et s'y retrouver. Mais en attendant, nous allons devoir vivre avec ce vertige, avec ces identités exacerbées, avec ces peurs, avec ces haines. Et il faudra résister chaque jour aux idées reçues, aux idées meurtrières qui semblent aujourd'hui triompher. A savoir que les sociétés plurielles n'ont pas d'autre avenir que celui des massacres, des prétendues "purifications", et du morcellement ; que les cités de rencontre comme Beyrouth ou Sarajevo, sont condamnées à devenir des lieux d'affrontement, traversés par ces odieuses lignes de démarcation ; et qu'en fin de compte, tout homme devrait rejoindre docilement les rangs de sa propre tribu. 

 



Moi, je n'ai pas de tribu. Ou alors j'en ai plusieurs, qui parfois s'entre-déchirent. Mais je revendique mon appartenance à chacune d'elles. Ma conviction profonde, c'est que tout homme est un lieu de rencontre entre plusieurs cultures, plusieurs croyances, plusieurs patries, et que c'est son droit, son devoir, son honneur de les revendiquer toutes, la tête haute, le regard tourné vers l'avenir commun de l'humanité ; car nous sommes tous embarqués dans la même aventure humaine, déconcertante mais passionnante, la plus belle aventure de l'Univers ; nos seuls vrais ennemis s'appellent la maladie, la mort, la misère, l'ignorance ; et l'avenir n'est écrit nulle part, il sera ce que nous en ferons. 

Je suis d'Orient, et aussi d'Occident ; je suis comme tous les Méditerranéens, héritier de nombreuses civilisation anciennes, égyptienne, mésopotamienne, phénicienne, punique, hébraïque, hellénique, romaine, byzantine, islamique, et bien d'autres ; et comme tous mes contemporains, je me nourris chaque jour des fruits culturels de l'Afrique, de l'Europe, de l'Asie et de l'Amérique. Aucune religion aujourd'hui ne ressemble à ce qu'elle fut du temps de nos ancêtres. Ni aucune nation. Ni aucune tradition musicale, littéraire ou architecturale. Tout a été abondamment mélangé, métissé, et la prétention exprimée par les uns et les autres de retrouver la pureté des origines est, au mieux, le produit de l'aveuglement, au pire une supercherie. Nous sommes tous les enfants d'un extraordinaire brassage culturel qui se poursuit depuis des millénaires et qui, aujourd'hui, ne fait que s'accélérer encore. Pris par le vertige, on peut chercher à le nier. Moi, je le revendique. Et je continue à vanter les vertus des sociétés plurielles, celles où vivent côte à côte des femmes et des hommes porteurs de langues différentes, de cultures différentes, de généalogies différentes, de croyances différentes. Je crois à la fécondité des sociétés. Même s'il y a des tensions, des conflits, des moments de doute. Je suis persuadé qu'un jour, lorsque l'humanité aura bu jusqu'à la lie le calice de la division, de la séparation, des massacres de "purifications', elle se remettra à vénérer ces grands moments de brassage qui resteront à jamais des phares de création et d'humanisme. 

L'un de ces grands moments fut l'Espagne des trois religions, celui d'Al-Andalus. Chrétiens, musulmans et juifs, vivant sur la même terre, enrichissant sans arrêt le patrimoine de l'humanité, dans tous les domaines, de l'agronomie à la philosophie, de l'architecture au mysticisme, transmettant à la chrétienté, par la voie des Arabes, les trésors de la pensée grecque, portant la pensée musulmane et juive à des sommets inégalés, produisant tous ensemble une civilisation commune aux multiples visages, un superbe tableau rehaussé d'innombrables couleurs...

Lorsque je contemple la Méditerranée tourmentée d'aujourd'hui, j'ai constamment envie, pour me consoler, pour continuer à espérer, de revenir en pensée à cet âge d'or de l'Andalousie, et je me mets à rêver. A rêver, par exemple, d'un Proche-Orient où musulmans, chrétiens, juifs s'inspireraient de l'exemple andalous pour se lancer dans une expérience de vie commune. Pas seulement pour arrêter de s'entre-tuer ou pour conclure des paix froides, mais pour ouvrir toutes les frontières, pour laisser passer librement les hommes, les marchandises, les idées, et pour aller bien au-delà encore, vers une forme d'union étroite à laquelle chacun apporterait ses ressources, ses compétences, ses amitiés planétaires. Je me mets à rêver aussi d'une Méditerranée qui ne serait plus, comme aujourd'hui, frontière entre Nord et Sud, entre Orient et Occident, mais une Méditerranée qui deviendrait la gigantesque passerelle dont notre monde déboussolé a cruellement besoin. 

Des rêves ? Rien que des rêves pour exorciser les cauchemars qui me hantent ? Peut-être. Mais c'est avec confiance que je m'abandonne à de tels rêves chaque fois que je me trouve sur la terre d'Andalousie."

Clichés de Grenade MTP.

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