Revenir aux archives pour préparer l'avenir. Echanges culturels des jeunes Européens Collège de citoyenneté européenne. Discours de M. Michel Wolkowitsky et de Mme Anca Vasiliu





Réunion sur "les Itinéraires culturels enjeux de la citoyenneté et du développement durable". Château de Bourglinster Grand-Duché de Luxembourg. 9-11 octobre 1996 en préparation à l'installation de l'Institut européen des Itinéraires culturels au Grand-Duché de Luxembourg.


Intervention de Michel Wolkowitsky, Directeur de l'Abbaye de Sylvanès et responsable de l'Itinéraire Influence monastique. 


Cet Itinéraire est l'un des deux thèmes choisis et proposés par le Conseil de l'Europe pour réaliser une approche méthodologique destinée à répondre aux questions fondamentales concernant la définition des meilleurs moyens de mise en oeuvre d'un Itinéraire culturel et de ses déclinaisons. 

 Depuis 1992, plusieurs réunions d'experts érudits et spécialistes du thème ont permis de poser les bases de cet itinéraire, d'en cerner la pertinence et ce qui est plus fondamental, d'essayer de mettre en place un véritable projet de réflexion et d'action à partir de l'analyse des mouvements monastiques. Les experts présents ont convenu de parler "d'influences monastiques" ou de rayonnement monastique afin de prendre le terme de monachisme dans son sens le plus large intégrant à la fois l'ensemble des formes communautaires monastiques et religieuses d'Orient ou d'Occident, qu'elles soient de confessions catholiques ou orthodoxes mais aussi les pensées religieuses amenées par la Réforme. 

Permettez-moi d'expliquer pourquoi ce choix du monachisme. Tout d'abord parce que le phénomène des mouvements monastiques appartient incontestablement aux grands courants civilisateurs et fondateurs de l'Europe. L'épopée monastique demeure inégalée dans sa durée car malgré les coups assenés par les vicissitudes de l'histoire, sa continuité n'a jamais été interrompue depuis les origines de la chrétienté jusqu'à nos jours. Le monachisme a toujours eu un pouvoir régénérateur en temps de crise car l'idéal monastique est une remise en cause permanente, un perpétuel retour à un idéal d'origine. 

Par l'originalité de sa règle, le monachisme a proposé au monde un mode de vie qui prend en compte tout l'humain et en fait une synthèse harmonieuse : relation de l'homme avec lui-même, intériorité, relation communautaire et sociale, relation de l'homme au monde matériel, au travail, relations économiques, tout cela retrouvant sa place dans un projet collectif et communautaire qui réalise un idéal d'unité, de dévouement dans un consensus libre. Un premier exemple de citoyenneté dans lequel nous, contemporains, pouvons trouver le meilleur de nos aspirations dans cette dimension anthropologique du monachisme. S'inspirant de l'Antiquité, le monachisme a connu au sein de ses structures une organisation démocratique, une règle, un Etat de droit, un respect profond de la personne, des responsabilités et des devoirs envers l'intérêt général de la société monastique. Le monachisme apparaît bien comme un thème universel, pluriculturel et oecuménique au sens le plus large du thème. Diffusé et implanté en Europe, il peut nous permettre de tenter aujourd'hui, à l'intérieur de l'identité européenne, une synthèse nécessaire entre l'Orient et l'Occident.




Il peut nous permettre également, à partir de la spécificité de ses modèles sociaux, une réflexion fondamentale qui puisse dégager un concensus de valeur susceptible d'éveiller chez les jeunes, en particulier, une conscience de la citoyenneté européenne. Nous tenons à préciser que cet itinéraire n'est pas un cours spécifique sur les religions, on risquerait une fois de plus d'en rester au niveau des généralités et des affrontements sans issus et stériles. Non, notre profonde volonté est de définir et de réaliser à partir d'un thème fort et emblématique de réelles actions qui vont structurer de véritables réseaux de coopération. 

De la théorie à la mise en pratique 

Au-delà de ces considérations théoriques mais essentielles, l'Itinéraire de l'influence monastique est passé par une phase de structuration par la création d'un premier réseau qui s'est constitué tout d'abord, grâce au premier projet pilote, intitulé "Collège de la citoyenneté européenne" dont le premier thème sera les monastères et les cultures religieuses en Europe. Ce projet qui marque un point de départ, s'inscrit dans l'un des grands axes des Itinéraires à savoir, les échanges culturels et éducatifs des jeunes en Europe. 

Ce premier réseau s'est constitué, à partir de l'Abbaye de Sylvanès et en partenariat très étroit avec le Conseil de l'Europe, qui a permis une série de missions exploratoires afin de trouver et de fédérer, dans les pays sélectionnés, des partenaires potentiels qui répondent à certains critères. Les partenaires choisis sont d'une part, des lieux historiques, des structures à caractère culturel et spirituel, des centres de recherches et d'autre part, bien sûr, les hommes qui animent ces lieux et se sentent profondément européens. 

Nous avons là un ensemble de partenaires qui par la singularité, la complémentarité de leur démarche et de l'esprit qui les anime sont capables de faire exister et fonctionner un tel projet. 

 Présentation de l'Abbaye 

Je vais donc vous présenter dans un premier temps les différents partenaires de réseau : l'Abbaye de Sylvanès, qui a travaillé sur le terrain aux côtés du Conseil de l'Europe, est une structure, qui à cause de l'originalité de sa démarche, a été pressentie pour participer d'une part, au groupe de réflexion et pour organiser en relation avec plusieurs pays, cet Itinéraire culturel à partir de la région Midi-Pyrénée. L'abbaye cistercienne de Sylvanès a été fondée dans la première moitié du XIIème siècle par un brigand converti et s'est rattachée à l'ordre de Citeaux en 1136. Elle est située en Midi-Pyrénée au Sud de la France, à 90 km au nord de Montpellier et à 150 km à l'est de Toulouse, dans une région très isolée, essentiellement rurale, le Rouergue, mais c'est une région très fortes en traditions et d'une mémoire culturelle d'une richesse incomparable. 

La tourmente révolutionnaire va laisser, en 1791, ce monument prestigieux à l'abandon. Une partie devient bâtiment agricole et bergerie, et le reste est détruit et utilisé comme matériau de construction. Fort heureusement, l'église abbatiale, qui est un joyaux exceptionnel de l'art cistercien, est épargné. 

En 1975, cette abbaye va connaître une renaissance grâce à l'initiative d'un dominicain, enfant du pays, le Père André Gouzes et autour de lui un groupe d'étudiants en musique, dont je faisais partie, et qui, émus par l'abandon et le délabrement de ce patrimoine, vont lancer à travers une association, un projet fou et ambitieux dans ce milieu rural et défavorisé : restaurer ce monument, le faire revivre en le rendant à sa vocation première de haut lieu de spiritualité, mais aussi en l'animant par un projet culturel et artistique. Vingt ans après, l'abbaye est devenue un centre culturel et spirituel international conforme à l'histoire et à la nature de ce grand lieu du Haut Languedoc. 

Permettez-moi de penser que, ce qui a pu sensibiliser les responsables des Itinéraires dans leur choix de Sylvanès c'est sans doute que dans la nature même de son projet, l'abbaye répondait déjà, de par la diversité de ses activités aux différents axes de travail des Itinéraires. Sylvanès est un lieu bicéphale, c'est ce qui fait sa force et son originalité, porteur d'un projet à la fois culturel et spirituel, solidement appuyé sur un réseau associatif vivant qui rassemble plusieurs milliers d'adhérents et de sympathisants répartis non seulement en Europe, soit 19 pays, mais aussi dans plusieurs pays du monde comme les Etats-Unis, le Canada et même le Japon. Au niveau du patrimoine En vingt ans l'abbaye a mené une action exemplaire de sauvegarde, de réhabilitation et de mise en valeur d'un patrimoine historique et monastique public, (l'abbaye est propriété de la commune), en partenariat à près de 50% avec les pouvoirs publics : - - - par une restauration des parties classées, en créant un espace de vie et d'accueil, dans les bâtiments monastiques pour servir sa double vocation d'hospitalité et d'animation. par une remise en valeur de ce patrimoine, aujourd'hui réhabilité en : 




1) Centre culturel et artistique pluridisciplinaire avec des actions expérimentales de formation, de production et de diffusion dans les domaines de la musique, du théâtre et des arts picturaux, l'organisation de colloques, de voyages européens, de circuits touristiques de découverte du patrimoine régional, des classes patrimoine et artistiques pour les jeunes. 

2) Centre international de recherches, de formation, de création et d'édition au service de la musique liturgique et des arts sacrés permettant l'organisation de sessions de formation à la liturgie, au sens de la liturgie, au vaste répertoire du chant sacré, mais surtout de musique liturgique par le travail de création immense et exceptionnel du Père André Gouzes, qui a entrepris depuis plus de vingt ans, la constitution d'un corpus liturgique en langue française. 

Ce travail remarquable, intitulé "Liturgie Chorale du peuple de Dieu", répond à un certain vide liturgique. Plus qu'un simple répertoire, il déploie et construit une mémoire spirituelle de l'Eglise tant à travers le choix théologique de ces textes des Pères de l'Eglise que dans les références et la symbolique de ses thèmes musicaux. Il constitue un véritable travail sur le patrimoine musical liturgique. Il s'inspire, s'enracine et renoue avec les plus authentiques traditions musicales du christianisme (chants grégoriens, polyphonies anciennes, chorales de la Réforme) mais aussi de la modalité byzantine. Ce travail a déjà fait l'objet de plusieurs traductions et adaptations notamment en allemand, italien, portugais et anglais et tout récemment en japonais. Il contribue largement à la reconnaissance et au rayonnement de la mission de Sylvanès 




L'animation du patrimoine par le spectacle vivant et par des échanges culturels et artistiques : 

 L'abbaye organise : 

Un festival international de musique sacrée (20ème édition en 1997) avec : - une programmation originale sur les grandes traditions du chant et de la musique sacrée, des origines à nos jours, - - des actions de production et de création, une action décentralisée de concerts en région dans d'autres lieux patrimoniaux et historiques. 

L' Académie internationale de choeurs et d'orchestres qui, depuis sept ans, réunit pendant quinze jours des amateurs et des professionnels musiciens de deux ou de trois pays européens et qui participent à un travail de formation et de production musicale. Ont déjà participé des pays comme la Russie, l'ancienne Tchécoslovaquie, l'Ukraine, la Pologne, l'Italie, le Portugal et l'Arménie. Enfin un travail de création théâtrale, assimilé à une démarche de formation. En 1994 et 1995, nous avons réalisé une tragédie classique, Polyeucte, mise en scène par Pierre Voltz. Cette même production a été reprise en 1996 en coproduction avec le théâtre de Bouxwiller pour une tournée de quinze représentations dans les abbayes d'Alsace et de Lorraine (Théâtre et Patrimoine). Conjointement a pu être mené un travail de formation et de sensibilisation, en domaine scolaire. Les échanges culturels, artistiques éducatifs Depuis 1995, l'abbaye fait partie au niveau national des treize sites expérimentaux qui oeuvrent à l'application du protocole interministériel signé entre les Ministères de la Culture, de l'Education de la Jeunesse et des Sports pour l'enseignement des pratiques artistiques. Des classes artistiques sont organisées et proposées aux jeunes du scolaires, du secondaire et des lycées professionnels. Ce projet constitue un véritable itinéraire d'initiation artistique (musique, chant, danse).

D'autre part, des classes patrimoines proposant une découverte du patrimoine monastique, et une initiation à sa lecture permettent à ces jeunes de se réappropier leur mémoire dans sa dimension non seulement historique mais aussi artistique et spirituelle. Les échanges culturels et des savoir-faire techniques et artistiques L'abbaye a une école d'iconographie depuis 1989 que dirige une iconographe grecque Eva Vlavianos et qui organise dix stage par an. 

Depuis 1996, nous avons créé avec la Roumanie un école de fresques murales byzantines sous la direction de Dan Mohanu, qui fait partie du Conseil scientifique du Collège de la citoyenneté. Il est également professeur et restaurateur à l'Académie d'arts de Bucarest. Très ouverte à des rencontres avec l'orthodoxie, l'abbaye a entamé des échanges avec les pays de l'Est, particulièrement avec la Russie, dans le cadre du projet de construction d'une église en bois de style orthodoxe russe du XVIIème siècle ; conçue et montée dans la forêt de Kirov à 800 km à l'est de Moscou, cette église a été démontée puis transportée par train et reconstruite sur les hauteurs de Sylvanès par un jeune architecte et une équipe de jeunes ouvriers. 

Cette histoire me fait penser à un film merveilleux de Tarkovski, "Andreï Roublev", et cet épisode de la fonte de la cloche. Après deux siècles d'occupation tatare, les habitants de la Rouss avaient oublié la technique de la fonte des cloches. Et voilà que c'est un jeune adolescent, qui en toute innocence, mais poussé par on ne sait quelle force ou quelle grâce, va réussir à refondre une cloche qui résonnera alors comme le symbole d'une identité retrouvée. 

C'est un peu cela que nous avons vécu avec cette église puisque le jeune architecte de 27 ans et ses jeunes ouvriers, n'avaient jamais construit d'église ; ils l'ont fait grâce à l'opportunité que nous leur avons offerte, ils ont lancé cette aventure, retrouvant ainsi un très ancien savoir-faire technique. Aujourd'hui grâce à nos amis et aux financements apportés, ils ont pu continuer en Russie la construction de deux autres églises. Les échanges de recherche, de réflexion et de savoirs Nous organisons des colloques pour un dialogue interconfessionnel d'abord entre frères chrétiens, catholiques, protestants et orthodoxes mais aussi un dialogue interreligieux; depuis mai 1996, nous avons lancé des rencontres intitulées "Un seul Dieu, trois cultures" et qui proposent un programme pluriannuel afin de créer un espace de confrontation et de dialogue interculturel et religieux entre Chrétiens, Juifs et Musulmans. 

Enfin une autre forme de rencontre, beaucoup plus large, que nous avons appelée "Habiter le même monde" depuis 1993; deux sessions annuelles proposent une rencontre de participants venant de disciplines et de milieux différents, non croyants ou de confessions diverses pour un temps de réflexion et d'échange sur les problèmes de la modernité, de la culture, de la religion, de l'éthique et de la citoyenneté.

Le tourisme culturel 

L'abbaye a organisé en Midi-Pyrénée un itinéraire touristique des lieux religieux patrimoniaux et culturels. En effet cette région est très riche en patrimoine monastique. Depuis 1994, il y a eu création et mise en service, à partir de l'abbaye et de sa résidence, le château de Gissac, de circuits touristiques de découverte du patrimoine architectural et historique régional : abbayes, cathédrales, châteaux, sites et villages médiévaux, sites templiers. 

C'est une riche rencontre avec le patrimoine d'une région qui est historiquement et culturellement une région de convergence ; cela nous amène à parler des Templiers, de l'hérésie cathare, du monachisme, du pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Ce circuit a reçu en 1994, le trophée du tourisme culturel. L'abbaye est membre de la Charte européenne des abbayes et sites cisterciens qui a pour objet d'établir un lien entre les associations et les propriétaires des lieux cisterciens accueillant des visiteurs, dans le but d'organiser des actions collectives culturelles ou touristiques (120 lieux concernés en France, Suisse, Belgique, et Allemagne). 

 Depuis 1989, nous proposons des voyages en Europe offrant autour d'un thème donné une découverte culturelle, spirituelle et bien sûr touristique d'un pays. L'ouverture sur les pays de l'Est. J'ai réalisé dans ce lieu la synthèse de mes origines multiples, ma mère était française catholique, mon père ukrainien orthodoxe. 

Sylvanès est un lieu rare d'alchimie culturelle où se rejoignent la richesse d'un patrimoine, d'une mémoire, un espace de vie, d'expérience de rencontres, une vaste mission spirituelle et culturelle dont le rayonnement s'étend à travers toute la France et l'Europe et, elle est aussi une expérience du développement économique et social du monde rural par la culture et le tourisme. Depuis plusieurs années l'abbaye mène des actions en direction des pays de l'Est. Elle a créé, après la chute du communisme, avec des amis orthodoxes d'occident, l'association Droujba (amitié). Grâce à des dons, des quêtes, des ventes, des aides ont pu être apportées pour participer depuis 1991 à la restauration de plusieurs monastères, aider des orphelinats, financer des bourses d'études, permettre la création d'un hospice de vieillards... 

En juillet 1996, l'abbaye a reçu, pendant deux semaines, une trentaine d'enfants des régions de Kiev et Tchernobyl pour un séjour sanitaire mais artistique aussi, dans un but de rencontre et de partage avec de jeunes français. Les lieux du réseau Je vais parler de lieux qui bien entendu sous-entendent des hommes. Nous voudrions fédérer des lieux permettant d'organiser des espaces de rencontre de partage de réflexion, d'accueil et de confrontation et surtout de reconnaissance dans un esprit d'ouverture. Des lieux culturels au sens large qui, à travers leurs activités et leurs actions, mettent en valeur la dimension humaniste de la culture. La culture comme projet de vie et d'avenir. Quand je parle de culture, je sous-entend les composantes essentielles de la culture : l'éthique, l'art et la spiritualité.

Des lieux de spiritualité porteurs d'idées, de civilisation, au coeur d'un patrimoine historique, lieu de mémoire, de ressourcement, de recueillement et d'inspiration. Des lieux capables de transmettre aux jeunes certains savoirs, certaines valeurs qu'ils ne trouvent plus à l'intérieur des structures de transmission traditionnelles. 

Des lieux enfin, qui au delà de toute théorie leur fassent partager des expériences réelles, susceptibles de leur apporter une vaste vision de l'Europe en faisant émerger une découverte d'une pluri-culturalité européenne si riche parce que diverse qui porte en elle tous les ferments d'une identité et d'une conscience européenne porteuse de sens. 

Présentation des lieux du premier réseau du "Collège de citoyenneté européenne" 

Premier pays et structure de ce réseau : la Grèce, ou plus exactement la Crète avec l'Académie orthodoxe de Crète, lieu très semblable à Sylvanès, c'est-à-dire à la fois à vocation spirituelle et culturelle. Cette académie a été fondée en 1968 et donne sur le Golfe de la Canée, elle est située au nord-ouest de l'île. Du point de vue juridique, c'est une fondation autonome, reconnue d'utilité publique, elle est placée sous le patronage du patriarcat oecuménique de Constantinople et dispose d'une structure d'accueil d'une très grande qualité parfaitement adaptée à ses activités de centre culturel. Pour définir l'esprit de l'académie orthodoxe, je précise qu'elle participe à l'activité universelle des académies qui depuis la Seconde Guerre Mondiale s'est développée, tout d'abord en Europe, puis en Afrique, en Asie et en Amérique Latine et tend à renouer avec la tradition de l'Académie de Platon, où furent élaborés pour la première fois l'art du dialogue en tant que voie de communication interpersonnelle, en tant que communauté de culte et de vie, mais aussi en tant que recherche communautaire de la vérité. Le fait de philosopher ensemble au sens du libre échange de pensée, de contreverse interpersonnelle, et tout particulièrement par l'expérience de vivre cet idéal ensemble. Partant de là l'Académie crétoise cherche à remplir cette tâche spécifique sous deux formes principales : l'une étant le dialogue entre le christianisme et l'homme moderne l'autre, le dialogue social. Elle entreprend un travail de réflexion, de recherche et de formation dans des domaines comme la théologie, la spiritualité orthodoxe et l'oecuménisme. 

Le dialogue social, notamment auprès des familles, des femmes et des jeunes surtout ruraux. Elle a créé un centre de développement agricole afin d'aider les paysans à restructurer et développer leurs domaines agricoles. Elle soutient des démarches de création artistique comme par exemple la création du Théâtre Crétois. Elle a créé un Institut pour l'Ecologie et la Théologie qui pose des questions sur l'environnement et la protection de la nature. A travers son programme "Crête 2020", elle organise des rencontres afin de poser des questions de fond sur l'avenir de la Grèce, de l'Europe, du monde entier. Dans le domaine du tourisme, elle reçoit des groupes d'étrangers pour des séjours de découvertes historiques, culturelles mais aussi spirituelles de la Crète.

En coopération avec de nombreuses universités ou des sociétés savantes, elle organise des séminaires scientifiques internationaux dans les domaines médical, juridique et économique. Un autre projet mobilisateur de l'Académie est la création d'un Centre euro-méditerrannéen pour la jeunesse, qui s'adresse à tous les jeunes d'Europe et du bassin méditerranéen. Il propose à partir de toute sorte d'activités culturelles, éducatives et artistiques, une expérience de vie communautaire mais aussi une réflexion sur les problèmes fondamentaux, les nécessités et les défis des jeunes aujourd'hui face au monde moderne. 

L'Académie est dirigée par Monsieur Alexandre Papaderos, théologien, philosophe et co-fondateur, un homme d'une culture et d'une ouverture rare. Les deux lieux qui vont suivre sont des pôles de recherches universitaires. 

Au Portugal, c'est la Fondation Convento da Orada qui se situe à Monsarraz, près d'Evora, à 205 km de Lisbonne. C'est un exemple de reconstruction d'un monastère ex-nihilo, à l'identique puisqu'il ne restait plus que des fondations de l'ancien bâtiment. Aujourd'hui restauré, le couvent d'Orada abrite un centre universitaire de recherches, spécialisé dans la sauvegarde et la réhabilitation du patrimoine architectural et ses rapports à l'environnement. C'est également un centre d'études et de remise en valeur du patrimoine archéologique. Cette fondation est dirigée par son fondateur Monsieur Rosado Correia, architecte et universitaire, responsable des études sur le patrimoine à la faculté d'architecture de Lisbonne et à l'Université de Luisiada. 

Pour la Roumanie, c'est aussi un centre de réflexion et de recherches, le Centre pour l'étude des mentalités européennes, créé dans le cadre de l'université de Bucarest, en 1994, il est coordonné par le professeur Alexandre Dutu, historien. 

Ce centre d'enseignement et de recherches propose d'analyser et d'impulser des recherches sur la formation et le développement des mentalités en Europe. Conférences, rencontres, recherches ont déjà été engagées sur deux thèmes prioritaires à savoir les rapports entre vie publique et vie privée, et les relations entre identité nationale et conscience européenne. Le choix d'un pays comme la Roumanie n'est pas un hasard, il s'explique par sa spécificité très particulière de pays charnière entre l'est et l'ouest mais aussi de pays latin avec une spiritualité orthodoxe. Ainsi, il pouvait être un pays pont pour faire émerger une réflexion sérieuse sur la cohérence entre l'Orient et l'Occident, les deux grands poumons culturels et spirituels de la grande Europe. 

Enfin la Norvège qui représente la tradition de la Réforme ; nous avons choisi un lieu spirituel qui est la cathédrale luthérienne d'Oslo, représentée ici par le porteur de projet pour la Norvège, le Pasteur Karl Gervin. Dans l'exposé qui suivra, il présentera lui-même ce lieu, son projet et les motivations qui l'ont poussé à se rattacher à notre réseau et les apports qu'un pays comme la Norvège peut proposer plus largement à la cohérence de l'itinéraire. Les projets d'avenir et de collaboration à court et moyen terme. - Nous allons tout d'abord structurer ce réseau en association internationale, avec d'une part les partenaires présents mais aussi, en ouvrant cette association à de nouveaux pays et bien sûr à de nouveaux projets.

Des contacts ont été pris en Espagne, en Ukraine et surtout en Russie où nous avons déjà un lieu partenaire : le magnifique monastère d'Ipatiev, près de Kostroma, berceau des Romanov, longtemps musée national d'Etat qui retrouve depuis peu une activité monastique mais avec un désir d'ouverture et de collaboration culturelle avec l'Ouest. 

1997 verra la réalisation du premier "Collège de la citoyenneté européenne", sur le thème "Monastère et cultures religieuses en Europe" qui aura lieu à Sylvanès la deuxième quinzaine de septembre 1997. Puis se sera en 1998 la Crète, la Norvège, le Portugal et la Roumanie. Dès le lancement, nous préparerons la suite de ce projet qui va inaugurer un nouveau prototype d'échange culturel et universitaire qui débouchera sur l'obtention d'un diplôme. Un autre collège aura lieu avec d'autres pays, d'autres partenaires sur un autre thème. 

 



Au niveau des colloques et échanges internationaux, nous allons poursuivre et consolider nos rencontres "Un seul Dieu, trois cultures ou les fils d'Abraham" en les ouvrant à une collaboration plus large. En France, nous allons poursuivre nos actions d'animation du patrimoine historique avec comme spécificité le spectacle vivant et la création dès cette année d'une route musicale et théâtrale des abbayes et des églises romanes de Midi-Pyrénées. Au niveau de la remise en valeur du patrimoine, nous allons reconstruire à Sylvanès, les trois travées du cloître qui manquent grâce à un chantier de formation de jeunes compagnons, puis promouvoir la création d'un environnement d'espaces et de jardins autour de l'Abbaye. 

Ce projet pourra faire l'objet d'une collaboration avec l'Itinéraire des Parcs et Jardins. Au niveau des échanges artistiques, un projet d'échange théâtral se met en place avec la Crète, l'Académie orthodoxe, le réseau des Théâtrales et le Théâtre Crétois de la Renaissance, riche d'un répertoire d'oeuvres théâtrales du temps de la présence des Vénitiens en Crète. 

Concrètement en 1998, un échange de spectacles s'effectuera, "notre" Polyeucte ira en Crète et nous recevrons un spectacle crétois. En 1999, une création théâtrale et musicale commune sera proposée. Au niveau du tourisme culturel, nous allons consolider les circuits de découverte du patrimoine régional et les ouvrir à des pays non francophones, aider, d'après le schémas français, les pays qui souhaiteraient organiser ce même type de circuits. Nous allons créer deux nouveaux circuits, l'un sur les abbayes de Catalogne, l'autre sur les châteaux Cathares.

Enfin, l'église que nous avons construite à Sylvanès et les missions conduites en Norvège, Roumanie et Ukraine nous ont inspiré l'idée d'un itinéraire des églises de bois et des monastères de bois qui proposerait à la fois des actions de remise en valeur de ce patrimoine méconnu, l'organisation de colloques sur les techniques de la restauration et de la conservation et bien sûr, la mise en place de circuits touristiques de découverte de ce patrimoine. 

Dès cette année nous avons organisé deux voyages de découverte des monastères de Roumanie et nous préparons déjà un voyage en Norvège et en Russie. Conclusions Un tel projet, autour d'un thème singulier et fort, doit représenter aujourd'hui une aventure humaine et culturelle mobilisatrice qui puisse permettre la naissance de réseaux européens authentiques. Ces réseaux qui par leurs interactions, face à la soif et à l'attente de nos contemporains, à la douleur et au vide dû à la perte d'âme et de sens de notre civilisation, puissent relever les défis essentiels au niveau de la culture, de l'art, de l'éducation, de la pensée et de la foi. 

Alors, la réussite d'une telle aventure sera un signe d'espérance qui prouvera avec certitude que la conviction, la tolérance, la solidarité et le courage créateur sont la racine et la force de toute vraie culture. Celle-ci permet de vivre et d'aimer dans ce rapport humain privilégié qu'elle établit entre les hommes, la conscience qu'elle leur donne d'eux-mêmes, de leur identité, et aussi cette capacité à reconnaître et accepter celle des autres dans un profond respect des origines et des différences culturelles et confessionnelles.




Anca Vasiliu, chercheur scientifique à l'Institut d'Histoire de l'Art, Académie roumaine 

Je suis très heureuse que mon pays, la Roumanie, soit associé au programme des Itinéraires culturels, notamment en ce qui concerne le monachisme véritable projet emblématique aussi bien pour l'ensemble des pays européens que pour la culture roumaine. Je développerai brièvement trois aspects définissant le monachisme oriental et j'essaierai en même temps de montrer quel a été l'apport spécifique de la spiritualité roumaine à ce dernier. 

La première composante du monachisme est la prière. En Roumanie, elle a connu une forme toute particulière qui est "la prière du coeur". C'est une forme d'oraison qui s'identifie pratiquement à la vie entière de chaque membre de la communauté monastique, une forme de prière spécifiquement orthodoxe, dans la lignée de l'héritage byzantin. Elle a été particulièrement mise en valeur à trois reprises dans l'histoire du monachisme roumain : 

 - premièrement, lors des fondations monastiques du XIVème siècle, sous l'influence du moine Nicodème et de la tradition de la vie monastique du Mont Athos; - puis lors du grand "avènement philocalique" qui a eu lieu au XVIIIème siècle, en Moldavie, au monastère de Neamtz, autour de la personnalité d'un moine, Païsi Velitchkovsky, qui a su relier par ses pérégrinations et le rayonnement de sa renommée la Grèce, la Moldavie et l'Ukraine; - enfin, en plein coeur du XXème siècle, à travers le groupe du "Buisson ardent" (actif dans un monastère de Bucarest dans les années 50) 

- il y a eu un renouveau de "la prière du coeur" et du mouvement philocalique, à la fois dans certains milieux de l'Eglise et dans des cercles d'intellectuels séculiers. La deuxième composante du monachisme oriental est la tradition de paternité spirituelle. Pour le monachisme le rapport à la tradition, le lieu d'être de la mémoire, est le fondement même de l'expérience spirituelle et de la transmission culturelle. Les monastères roumains ne sont pas des "universités", des lieux d'enseignement de la théologie et de l'exégèse biblique. 

Les monastères sont, certes, des lieux culturels - on y enseigne aussi (musique, art ou théologie), on copie et décore des manuscrits, on peint des icônes etc. - mais ce n'est pas là l'essentiel de leur mission ; ils sont principalement des lieux de transmission de la tradition par l'intermédiaire d'une "institution invisible", la paternité spirituelle, une forme d'attention spéciale tournée entièrement vers l'accomplissement du disciple : vers sa "discipline de la pensée" et sa "culture du coeur". C'est là un "mystère" qui remonte aux origines mêmes du monachisme oriental. Voilà un aspect qui doit être connu, compris et mis en valeur dans ce cadre - le "Collège de la citoyenneté européenne" - qui se veut à la fois universitaire, respectueux des spécificités, collégial et surtout ouvert vers l'éducation de la jeunesse.

Enfin, la troisième composante du monachisme est la voie intellectuelle et spirituelle du Mystère. Il s'agit d'un rapport au transcendant qui prend la voie d'une recherche intellectuelle, artistique et musicale, soit un rapport qui passe par la médiation de la culture. Pour conclure sur un aspect qui touche à ma propre spécialité, je dirai que le monachisme roumain s'est manifesté sous une forme particulièrement remarquable dans l'art, dans l'iconographie et dans tous les aspects de la construction et de la décoration des églises. En effet, l'art de tradition byzantine dans les églises et les monastères des pays roumains est un art profondément monastique jusqu'à l'aube de la modernité, jusqu'au milieu du XVIIIème siècle. D'ailleurs, au moment de la structuration et de l'institutionnalisation de l'Eglise, au XIVème siècle, lors de la formation proprement dite des principautés roumaines, le monachisme était déjà profondément ancré partout dans les régions roumaines. 

Ainsi, avant même que l'Eglise ne soit organisée en métropolies et évêchés reconnus par la Patriarchie de Constantinople, les princes valaques et moldaves faisaient déjà des donations aux hauts lieux de la spiritualité orientale, au Mont Athos, au Sinaï et à d'autres couvents et "lieux saints". C'est là aussi un signe que la véritable structure de la vie ecclésiastique roumaine était effectivement le monachisme. Voilà, selon nous, les principaux traits qui définissent le profil du moine et de la vie monastique orthodoxe. Nous avons essayé d'esquisser en même temps les raisons qui ont poussé la Roumanie à adhérer à ce projet culturel, en espérant donner une image complexe et originale de ce que le monachisme a représenté et représente pour sa culture, son intelligence et sa foi. Je vous remercie.

hasGrand Duché du Luxembourg 9-11 octobre 1996 en préparation à l'installation de l'Institut européen des Itinéraires culturels au Grand-Duché de Luxembourg. 1ère session : Les enjeux de la citoyenneté européenne

 

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