Discours de Monsieur Bazon Brock : "Itinéraire culturel : retour aux sources"


Château de Bourglinster


Réunion sur "les Itinéraires culturels enjeux de la citoyenneté et du développement durable". Château de Bourglinster Grand Duché du Luxembourg 9-11 octobre 1996 en préparation à l'installation de l'Institut européen des Itinéraires culturels au Grand-Duché de Luxembourg. 


1ère session : Les enjeux de la citoyenneté européenne Témoignages de M. Bazon Brock, Professeur et de M. Amin Maalouf, Ecrivain (°).


Depuis une trentaine d'années environ, nous essayons, par l'intermédiaire de différents moyens didactiques, de transmettre notre patrimoine historique à nos concitoyens ceci afin de leur permettre de tirer profit des actes du passé. 

 Au-delà d'une présentation pédagogique ou muséologique de l'histoire, nous avons dû mettre au point des méthodes qui permettaient de retracer le passé grâce à des éléments contemporains de la vie quotidienne. En mettant l'accent sur le développement de nos propres concepts, nous nous sommes ralliés à une très ancienne tradition : les Grecs et les Romains, par exemple, avaient déjà inventé et développé une sorte de tourisme culturel. Ils organisaient des voyages en direction des villes sacrées où l'on pouvait acheter souvenirs et autres articles de piété. 

II est intéressant de constater le rôle important joué par les facteurs économiques, l'influence éducative de cette démarche ainsi que les systèmes de communication mis en place qui existaient à cette époque déjà. Les Chrétiens recherchèrent, plus tard, eux-aussi, les lieux de cultes et considéraient le voyage comme un acte quasi liturgique. Les pèlerins du Moyen Age, quant à eux, empruntaient des chemins prescrits, tel celui de Saint-Jacques de Compostelle, dont les différentes étapes leur garantissaient à la fois une purification de l'âme et du corps. 

 


Saint-Jacques de Compostelle. Cliché Marie Thomas-Penette


De nos diverses réflexions ou expériences, nous devions être capables d'imaginer le passé en présent et/ou en futur révolu. Nos activités ciblent essentiellement l'homme de la rue. Il nous paraît important d'attirer son attention sur l'histoire de sa famille, de sa ville, de sa région et de son pays. 

L'aménagement d'universités et la mise en place de centres de formation, au cours du XIXe siècle, avaient déjà bien préparé le terrain en la matière. D'où nous vient donc cette préoccupation pour le passé ? Nous ne pouvons fixer nos repères qu'en fonction de notre futur ou de celui de notre communauté et lorsque nous avons pris conscience que le futur est constitué de passés révolus. Les hommes ont, de tout temps, cherché à tirer profit des leçons du passé pour mener à bien de nouvelles entreprises économiques, politiques ou culturelles. 

Cette “expérience” permet également de gérer les craintes et les espoirs que nous sommes en droit de formuler à l'encontre d'un univers, aussi vaste qu'inconnu, nommé futur. 

 Aménager un sentier culturel ou un sentier de “l'imagination historique” ne signifie donc pas forcément qu'il faille se contenter de transmettre des faits historiques purs. II s'agit plutôt de rendre les visiteurs attentifs au fait qu'il y va de leur intérêt personnel de ne pas oublier le passé afin de mieux appréhender l'avenir. 

Depuis trente ans, nous nous efforçons de mettre en place différentes méthodes qui tiennent comptent des investigations du public. Le spectateur professionnel Depuis 1968, les visiteurs de la documenta - et de quelques autres expositions - ont eu l'occasion de prendre part aux “Besucherschulen” (une sorte d'école destinée à former le visiteur). Nous y son créateur, mais qu'elle existe aussi et surtout en fonction de l'intérêt que lui porte le spectateur. Il est important que l'amateur d'art, qui cherche à trouver, de son propre chef, une signification à une oeuvre, puisse le faire en fonction de témoins culturels contemporains. Les artistes et les galeristes, qui s'étaient rendus compte qu'il ne leur était désormais plus possible de négliger les requêtes du public, optèrent pour une présentation nouvelle des produits. II devint désormais nécessaire de “mettre en scène” une oeuvre qui ne se suffisait plus à elle-même. 

Ces “Besurcherschulen" permettaient aussi parfois de mettre à l'honneur le lieu d'exposition (bâtiment, ville, etc.), son origine et son histoire. Au-delà du simple attrait touristique que représentait cette initiative, nous avons eu la possibilité de nouer des contacts multiples et réguliers avec d'anciens visiteurs. Il nous paraissait important d'instaurer un dialogue constructif avec les visiteurs de musées, d'expositions ou d'itinéraires culturels. 

 La biographie 

Nous avons pu mettre sur pied, grâce à la collaboration de la maison d'édition Burda, une seconde méthode de formation. Les participants furent conviés à considérer leur propre vie comme celle d'un personnage historique important et à en rédiger la biographie. Les résultats obtenus ont démontré que tout un chacun était parfaitement capable, sans autre formation historique, de présenter sa vie sous un angle intéressant. 



Site de l'IEIC (événements) image 2002


La formation de l'homme de la rue 

Une troisième méthode consistait à pousser les riverains à se pencher sur l'origine du nom de leur rue. Les habitants de la rue Goethe, Schiller ou Moltke étaient ainsi voués à devenir des experts de la vie et de l'oeuvre desdits personnages. Cette méthode offrait également l'avantage de favoriser les échanges de leurs investigations avec d'autres habitants voire même avec des étrangers. Ces derniers pouvaient désormais se dispenser de faire un détour par l'université ou la bibliothèque pour satisfaire leur curiosité sur l'origine des noms de lieux. Les autorités locales auraient éventuellement pu récompenser les efforts de ses citoyens méritants, sous forme de baisse de loyers, de transports gratuits, etc. et contribuer davantage à l'amélioration de la qualité de la vie des habitants. 

Comment mettre en valeur un objet historique qui nous est cher ? Une quatrième méthode consistait à demander aux participants de choisir un objet public qui leur paraissait important. Bien qu'ils dussent justifier leur choix, ils avaient la possibilité d'opter pour un élément de leur entourage géographique, familial ou simplement d'évoquer un souvenir de vacances. Les objets retenus devaient également être traités de manière à mettre en évidence leur côté singulier ou extraordinaire.


Une exposition qui retraçait leurs choix

L'engouement des citoyens pour certains objets historiques, considérés comme négligeables par les urbanistes professionnels, fut tel que ces derniers durent reconsidérer voire remettre en question les valeurs établies. 


L'histoire parallèle 

 Elle constitue un quart environ du domaine de ce qu'on pourrait appeler “l'imagination historique”. J'ai moi-même exposé une partie de ses facettes aux participants d'une croisière durant l'été 1995. Il s'agissait plus précisément de montrer le parallélisme qui pouvait exister, depuis le VIe siècle après J.-C., entre la mer Baltique et la Méditerranée. Les croisiéristes furent très étonnés de voir qu'on pouvait mettre en relation étroite la Baltique et la Méditerranée et même que la Méditerranée se reflétait dans la Baltique (par exemple avec la construction de la “Troisième Rome” dans l'Empire moscovite).Ce parallélisme offre l'avantage de nous fournir divers points de vue sur les décisions et orientations historiques prises par les peuples. Grâce à cette méthode, les gens ont eu la possibilité de comparer leur histoire à celle de civilisations voisines voire même à remettre en cause une présentation unique de l'Histoire. 



Delphes. Cliché MTP.


L'Allemagne: terre de souvenirs 

 En 1981, nous manifestions à Berlin, entre l'“Anhalter Bahnhof” et le “Gropiusbau”, pour faire prendre conscience aux gens du poids et du pouvoir de l'histoire. Les habitations en ruine - du fait de la guerre par exemple - ne devaient en aucun cas être négligées ou rasées car elles constituaient pour nous, au même titre que les grands monuments, des éléments tout à fait indispensables à l'écriture de l'histoire. Sur le territoire du “Prinz Albrecht Palais”, l'“Erdverwertung” avait pour mission, dans le cadre de la politique de reconstruction entamée après la guerre, d'exploiter et de remettre en état les maisons endommagées ou détruites par les bombardements. On tentait par-là même d'effacer les traces visibles laissées par la politique nationale-socialiste. Duper l'histoire n'est cependant pas toujours une chose facile. Prenez par exemple le cas des personnes qui atterrissent à Tegel. Ils atterrissent toujours au coeur même du Service de Sécurité de l'Empire et du Quartier Général de la Gestapo dont les ruines constituent les fondations de la piste actuelle. 

Cette logique de “tabula rasa” était encore largement répandue dans les années 1980. Il est très important pourtant de ne pas effacer les traces qui doivent nous permettre de garder vivant le souvenir des événements passés et nous aider à modeler notre avenir.

Le jardin paysagé du prince Franz Anhalt-Dessau est, quant à lui, en revanche, un parfait exemple d'itinéraire culturel historique réussi : il nous offre en effet la possibilité de bénéficier aujourd'hui encore des stratégies du passé qui ont fait preuve d'efficacité et qui pourront nous servir pour notre avenir. 

 Nous pouvons également établir un parallèle entre la place située devant l'“Anhalter Bahnhof” et celle de Troie nommée “Askanischer Platz”. Heinrich Schliemann, rappelons-le, avait découvert à cet endroit, lors de fouilles archéologiques, un véritable trésor qu'il s'était empressé de transférer à Berlin. Les premiers habitants de ce quartier, occupant au XIe siècle un territoire encore slave, avaient pourtant déjà suivi d'Askanius, le fils d'Enée, venu là pour légitimer son statut de descendant de demi-dieu troyen. Ce quartier de Berlin peut être considéré comme notre Troie actuelle. L'ouvrage paru chez nous sous le titre “Im Gehen Preußen verstehen” (comprendre la Prusse en se promenant) nous parle de la théorie de la création par la démolition et de celle de la falsification des faits historiques par la mise en place abusive de nouvelles affectations. 




Prenons le cas des nazis, par exemple, qui aménagèrent des chambres de torture dans les ateliers de l'Ecole des Arts et Métiers ; ils “travaillaient” la chair humaine à l'endroit même où les sculpteurs travaillaient auparavant la matière plastique. Nous pouvons également prendre l'exemple du mur de Berlin qui, lui aussi en quelque sorte, connut un prédécesseur avec la “Potsdammer Kommunikation” qui assujettissait les citoyens au pouvoir militaire ou économique. 

En 1866, après la victoire des Autrichiens, cet endroit fut baptisé “Königgrätzer Strasse”, le nom du lieu où s'était déroulée la bataille décisive. Durant la première guerre mondiale, elle pris le nom de “Budapester Strasse”. Les anciens ennemis (Prusse allemande et Autriche) voulaient celer leur alliance nouvelle en lui donnant le nom d'une ville de l'ancien Empire austro-hongrois. Leur choix s'est porté sur Budapest, une ville coupée elle aussi en deux par un fleuve. 

 Enfin, jusqu'en 1983, on pouvait s'essayer à la conduite automobile, sans permis de conduire, sur un circuit aménagé dans les parcs de la propriété du Prince Albrecht ; En ce lieu, qui fut également la dernière demeure de nombreux soldats russes, on pouvait lire sur un écriteau “Fahren ohne Führerschein” (conduire sans permis). On pouvait considérer cela comme étant aussi une réalité d'après-guerre. L'Allemagne, qui se retrouvait alors sans Führer, pouvait se rendre compte qu'il était tout à fait possible de vivre même sans intervention permanente de l'Etat. 



Sofia (Bulgarie). Cliché MTP


Des itinéraires salutaires pour l'Europe de demain 

Comme vous avez pu le constater, il existe plusieurs façons d'aménager les itinéraires culturels de manière à ce qu'ils se réfèrent à leur environnement. Chaque région est suffisamment riche pour permettre un développement de concepts européens. Cette prise de conscience doit souvent se transformer en problème de conscience pour nous amener, de manière générale, à nous intéresser encore à notre futur. Il faut en effet savoir plonger dans le passé, comprendre de quoi était constitué le futur de nos ancêtres, pour bien appréhender le futur.

Tout organisateur réussissant à transmettre cette idée du passé culturel aura gagné son pari. Un pari qui pourrait même s'avérer gagnant économiquement. Il doit prendre garde toutefois à ne pas contribuer au développement du nationalisme en inculquant au commun des mortels la passion de l'histoire. Cette regrettable erreur avait été commise en Allemagne dès le XIXe siècle. 

La gothique allemande, la chevalerie allemande, la dévotion allemande furent exploitées par l'Empire pour conforter les gens dans une identité culturelle qui n'avait aucune raison d'être. 

De telles tendances sont également apparues au Soudan, où l'autonomie culturelle s'est affirmée sur le passé nubien ou bien encore en Bulgarie où l'on a glorifié dangereusement le berceau des dieux et autres héros indigènes, à savoir la région de “Trakien”. 

Maintenir l'histoire vivante ne signifie en aucun cas se référer aux grandeurs révolues pour justifier ses prétentions et ses revendications actuelles. II faut par conséquent être prêt à aller soi-même au devant des informations et ne pas se contenter de celles qu'on veut bien nous donner. Le but du circuit culturel est de faire découvrir, au-delà des connaissances historiques que l'on peut trouver dans un livre sur tel monastère ou tel château, quelque chose sur la destinée de leurs anciens occupants. Les morts ont été eux aussi un jour - tout comme nous aujourd'hui - des pèlerins sur les chemins tortueux de l'avenir. Du point de vue politique, on pourrait dire que, seul est en droit de représenter une institution ou des citoyens celui qui a tiré lui-même un enseignement de celle-ci ou de ceux-ci et qui ne s'est pas uniquement contenté de vouloir donner des leçons. Celui qui conduit une institution, soit-elle une firme, une organisation ou un Etat, doit pouvoir faire sien, les espoirs et les craintes de ceux dont il a la responsabilité. 

C'est exactement ce que j'attends des pays membres de l'Europe : qu'ils permettent aux habitants de chaque région de tirer des leçons du passé pour leur permettre de vivre un avenir meilleur, c'est la quintessence intrinsèque de la cohabitation humaine.

(°) Texte complété par une intervention de Amin Maalouf "Identité et interculturalité"

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