Repousser l’Horizon (6) Alexandre Dumas dans le Caucase.
Un voyage effectué il y a tout juste cent cinquante ans par l’écrivain, de retour de Russie, nous invite à une leçon de tourisme géopolitique très actuelle.
Lire un territoire de conflits
Le tracé du parcours d’Alexandre Dumas(*), tel qu’il a été proposé comme itinéraire culturel au Conseil de l’Europe il y a déjà quatre ans par le Ministère de la Culture de l’Azerbaïdjan constitue un parcours en épingle qui redescend du Daghestan pour suivre les bords de la Mer Caspienne et atteindre Bakou où l’écrivain aperçoit le naphte – les affleurements de pétrole en feu - avant d’obliquer vers l’Ouest vers Tbilissi et Gori, pour prendre le temps de gravir les pentes vers l’Ossétie, puis venir au bord de la Mer Noire à Poti, dans l’Adjhara, au climat subtropical, afin de retourner vers la Turquie. On ne peut qu’être frappé par le nom des villes et des territoires traversés, tous liés à des conflits récents. Ils ont fait et font en effet encore l’actualité. L’itinéraire passe à une centaine de kilomètres de Grosny en Tchétchénie, laisse au Sud le Haut Karabakh et pénètre en Ossétie du Sud, tout en s’approchant de l’Abkhrasie.
Entre géographie et cuisine
Ce récit de voyage ne commence pas par le portrait des hommes rencontrés et celui de combats. Dumas nous propose plutôt d’entrée un luxe de détails sur le grand territoire montagneux qu’il va traverser :
« Nous allons dire à nos lecteurs, d’une façon aussi succincte que possible, ce que c’est que le Caucase, topographiquement, géologiquement, historiquement parlant ». Ce n’est qu’une fois imprégné de cette dimension paysagère et politique, que nous suivons l’auteur pas à pas, de maison en maison, de repas en repas, de discussion en discussion, ou d’un mariage à un enterrement, dans la société des princes russes et des tribus révoltées, puisqu’il est invité partout.
Si la dimension concrète des repas prend une telle place, c’est que l’écrivain, en vrai connaisseur de la cuisine, était pris entre la volonté de découverte de nouvelles recettes et le sentiment tout simple de la faim qui le tenaillait souvent :
« Nous rentrâmes et jetâmes un coup d’œil sur nos rôtisseurs. Les misérables, pour faire cuire plus rapidement nos canards, leur avaient fait sur la poitrine des entailles longitudinales par lesquelles ils avaient perdu tout leur jus et tout leur sang. Nous n’avions plus que des espèces de tampons ressemblant plus à ce chanvre importé en Mingrélie par Sésostris, qu’à cette chair savoureuse dans laquelle notre faim, ravivée par le grand air, se promettait de mordre à belles dents. »
Toutefois, la dimension épique n’est jamais absentes, le long de ce parcours qui constitue pour sa partie centrale un des axes des Routes de la Soie où les caravansérails sont présents et où la violence tribale, les meurtres et les condamnations exemplaires sont fréquents.
Aller et retour entre passé et présent
Dumas, comme nous pouvons encore le faire aujourd’hui, découvre des filatures et emporte un tapis de soie qui accompagnera dans sa calèche des fusils en grand nombre, ou des pièces de draps, tandis qu’il laisse lui-même sur son passage des pendules fabriquées en France qui font l’objet d’un véritable culte de mémoire et de récits familiaux.
Dumas, comme nous pouvons encore le faire aujourd’hui, découvre des filatures et emporte un tapis de soie qui accompagnera dans sa calèche des fusils en grand nombre, ou des pièces de draps, tandis qu’il laisse lui-même sur son passage des pendules fabriquées en France qui font l’objet d’un véritable culte de mémoire et de récits familiaux.
« Ma grand-mère me racontait le mariage auquel le Français a participé… » nous annonce cette habitante de Zougdidi, en montrant le témoignage du passage du temps, accroché au mur de son salon. Sur cet itinéraire en devenir, qui n’est pas encore balisé, les récits des témoins constituent un des aspects émouvant à côté de châteaux où les peinture et les objets du milieu du XIXe, venus des cours de Russie et de France sont partout présents, tandis que les marchés, véritables bazars, vivent encore au rythme des saisons.
Voyage au Caucase (ou encore Caucase, Impressions de voyage). 1859. Deux romans suivront ce récit : « Sultanetta » (1859), une histoire d’amour sur fond de révolte contre les Russes et « La Boule de Neige », récit épique et légendaire sur la recherche de l’eau des montagnes pour mettre fin à la sécheresse.
L’ouvrage a été republié par Hermann (Paris) en 2002.
L’ouvrage a été republié par Hermann (Paris) en 2002.
Photographies août 2006. Clichés MTP.

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