Itinéraire du Patrimoine juif. Yossel de Rosheim. Exposition et édition. Septembre 2008. Michel Thomas-Penette.

 

 


Cliche MTP


C’est en effet en Alsace que la volonté d’ouvrir un patrimoine volontiers tenu comme secret s’est fait jour il y a vingt ans.


On ne peut avoir vécu en Alsace plusieurs années sans savoir que la présence de la communauté juive, au côté des Protestants et des Catholiques est une réalité essentielle; d’autant plus à Strasbourg où l’enseignement religieux, voire les écoles et les lycées liées aux trois grandes religions de tradition, pour ne pas parler de l’Islam plus récent, structurent la société urbaine, sans doute plus fortement que la société rurale.



Mais si Strasbourg a été marqué dans son histoire récente par la destruction, puis la renaissance dans un autre quartier, de la Synagogue dont la marque au sol constitue un lieu de mémoire un peu ignoré devant un des temples du commerce contemporain : la galerie des Halles, toutes les petites synagogues de villages, comme les bains rituels, et les cimetières juifs, se fondent dans un environnement bâti, quand ils n’ont pas été, je veux parler des synagogues, désacralisés et transformés en centres culturels, voire en magasins ou en garage.

L’Alsace bossue, avec le musée de Bouxwiller, fait pourtant l’objet de circuits de visite, même si l’Agence de développement touristique du Bas-Rhin a laissé de côté depuis quatre ans sa collaboration directe à l’itinéraire du patrimoine juif.

 


Cliché MTP


Cette année, Claude Bloch qui est l’âme et de la reconsidération du patrimoine juif alsacien, et de la Journée européenne, mais à qui on doit aussi la volonté de créer un itinéraire européen, m’avait annoncé qu’à Rosheim serait présenté un livre édité par les éditions de la Nuée Bleu. Il s'agit d'un livre portant sur un personnage exceptionnel. 

Yossel de Rosheim, qui fut au sein du Saint Empire Romain Germanique, essentiellement sous Charles Quint, le défenseur et l’avocat, si on peut reprendre ces mots, des Juifs persécutés de l’Empire. Et tout particulièrement des Juifs du Fossé rhénan, vivant dans cette époque de mutation européenne intense au tournant du XVIe siècle quand la Renaissance, l’Humanisme, la naissance de la Banque et du capitalisme et la Réforme luthérienne – pour s’arrêter là – bouleversent toutes les données sociales et humaines.

L’idée que Yossel ait sillonné l’Europe de l’Empire et qu’il ait connu les puissants, les penseurs – si ce terme n’est pas trop anachronique – en tout cas, ceux dont les écrits religieux ou ésotériques retentissent jusqu’aujourd’hui, ne pouvait que m’attirer. Claude Bloch me connaît bien.

Et bien c’est au-delà de ce que j’attendais.





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L’ouvrage réunit finalement trois générations européennes. D’abord celle du personnage, né en 1478 et mort en 1554.

Puis celle de l’auteur, une intellectuelle allemande née en 1890 et morte en 1981, révélée à la violence nationaliste au cours de la Première Guerre Mondiale. Elle est aussi révélée à son statut de femme à qui sont refusés les entrées universitaires, révélée à son statut de Juive à l’approche de la Seconde Guerre Mondiale, exilée enfin, pour une part de sa vie aux Etats-Unis. Elle devient la biographe acharnée et fascinante dans son style comme dans ses connaissances, de femmes juives mais aussi de Madame de Staël et de cet « Avocat des Juifs », mais elle est également l’auteur du « Juif de Cour au temps de l’Absolutisme » et de « l’Etat prussien et les Juifs ».



Et enfin la génération des traducteurs et préfaciers, Freddy Raphaël universitaire sociologue strasbourgeois et Monique Ebstein, interprète auprès des institutions européennes. Une génération qui a vécu le drame initial de l’Europe nazie et participé à la construction d’un rêve européen dans lequel le cauchemar de l’antisémitisme ne cesse de faire retour dans l’actualité et dans les faits divers.

 


"Rabbi Josselmann" auf einem Wandgemälde in Rosheim © A.S.I.J.A.


J’ai déjà cité certains textes de Freddy Raphaël, en particulier à propos du Pont de l’Europe, et j’avais eu le plaisir d’accueillir les deux « auteurs » - on peut vraiment dire co-auteurs dans ce cas à l’Institut à Luxembourg, à l’occasion d’une des réunions de ce petit groupe qui s’occupe du patrimoine juif dans la Grande Région.

Il faut acheter ce livre ! Je le dis rarement, mais là, je le dis. Il y a eu un Thema sur Arte le 8 février 2009 dans lequel le thème a été traité.

Il s’agit d’un livre universitaire rigoureux où les sources ont été explorées partout où elles pouvaient l’être, il s’agit de la présentation de pans entiers d’une histoire qui nous a faits des Européens et des récits de voyages diplomatiques qui dépassent un peu l’entendement que l’on a de la diplomatie religieuse et sociale aujourd’hui.



Réunion au siège de l'Institut européen des Itinéraires culturels à Luxembourg. Cliché MTP.

 

Fils conducteurs

 



Il est normal que l’itinéraire du patrimoine juif cherche des fils conducteurs. Il y a environ deux années, la responsable du réseau des « Juiveries » d’Espagne (Red de Juderias de Espaňa) Assumpcio Hosta avait suggéré de suivre les traces de Benjamin de Tudela qui au XIIe siècle a précédé le grand Marco Polo. Partant de Navarre en 1164, il revient en 1173 après avoir traversé plus de 300 villes dont certaines constituent des sites sacrés : Rome, Constantinople, Alexandrie, Jérusalem, Damas, Bagdad…Il s’agit là d’un voyageur au sens moderne du terme, dont les étapes sont à la fois initiatiques et studieuses puisqu’il décrit les communautés juives, mais sans oublier les paysages et les coutumes.
 




Assumpcio Hosta 20eme anniversaire des Itinéraires culturels à Saint-Jacques de Compostelle


Mais il est vrai que la destinée de Yossel de Rosheim est bien au-delà de celle d’un simple voyageur aventureux.

On suit en effet entre Obernai, Rosheim, Colmar et Strasbourg, la venue au monde de cet homme absolument hors norme dont l’érudition, la connaissance des textes sacrés, servent de base à une véritable démarche politique de médiation, sans concessions, là où il le faut, avec pour armes la force de la discussion, de la « dispute » au sens philosophique du terme, la force des textes aussi, qu’il sait retrouver, donc la force de la recherche historique.

Enfin parfois et même souvent, avec l’aide de la négociation financière, car les princes ont des besoins dans leurs stratégies impériales ou territoriales d’argent frais, d’impôts certains et de gages sûrs.

D’une force infatigable, porté par une foi qu’il sait approfondir tout en voyageant, il prolonge sa vie jusque près de 80 ans, après avoir connu les pires menaces, les routes dangereuses et s’être frottés aux pires ennemis des Juifs, sinon du judaïsme. Et cette force, c’est celle du roseau qui plie, mais aussi de la goutte d’eau qui tombe inexorablement en frappant toujours à la même place, avec justesse et conviction. D’un bout à l’autre d’un Empire qui jouit d’un maître éclairé, il porte une parole, il convainc, il plaide, il convainc de nouveau et toujours un nouvel ennemi se place sur la route : juifs convertis comme Antonius Margaritha ou Johannes Pfefferkorn qui avaient étudié le Talmud, prêtres illuminés, humanistes cherchant des ennemis de la raison, puis Luther lui-même qui écrit : « Nous ne parlons plus avec les juifs, mais nous parlons d’eux ».

 


Cliché MTP


Dans le moment où l’usure, une des rares activités consenties aux Juifs, et qui permettait de les accuser de dépasser la mesure, est remplacée par un système capitaliste nouveau, la Banque, on continue à manipuler les rumeurs de meurtres rituels, de traîtrise congénitale depuis le reniement de Judas, de profanation d’hosties et de complots de toutes natures.

Devant ces accusations sorties des sacs régulièrement et servant à exclure les Juifs de la limite des fortifications des villes, voire de les massacrer en période de conflits aigus, Yossel oppose la raison et le règlement et la vision des conséquences de mutations profondes qui sont certainement aussi fortes que celles qui s’ouvrent à nous aujourd’hui et que nous retardons par la spéculation prolongée (spéculation aux deux sens du terme : le pari et la contemplation du miroir).

Yossel savait bien que tant les règles de l’économie agraire de la Bible que celles de l’économie naturelle du Moyen Âge ne pouvaient plus s’appliquer à ces grandes entreprises. Il savait aussi que le commerce mondial devait être réglementé par d’autres lois que celles qui régissent le commerce d’une petite ville d’Empire vivant en autarcie, ou celui d’un territoire replié dans ses frontières. Mais, malgré ses transformations, n’y avait-il pas une possibilité de mettre le système économique en harmonie avec les saints commandements ? Comment permettre aux juifs de continuer à pratiquer le commerce de l’argent et des marchandises sans qu’ils y perdent leur âme ? Comment les faire sortir de ces bouleversements, les remettre sur une voie plus saine, celle pour laquelle Dieu les avait autrefois créés (« être son peuple, celui qui suit le chemin de l’Eternel en accomplissant la justice et le droit »)…Les réflexions de Yossel l’amenèrent à une décision hardie. 

Il écrivit à toutes les communautés juives urbaines et rurales de l’Empire pour les prier d’envoyer à Augsbourg des représentants auxquels elles auraient délégué les pleins pouvoirs, afin qu’ils élaborent avec lui « un statut et un règlement honorables » destiné à tous les juifs des villes, des villages et des foires. Les juifs « obéirent » et, de « tous les coins de l’Empire », ils envoyèrent leurs mandataires dans la ville où se tenait la diète. »

Cette démarche, peut-être la plus marquante parmi tant d’autres, est d’une modernité qui doit nous frapper à la fois par la clarté d’une analyse, fondée sur des convictions issues de la lecture des textes, et articulée à une action démocratique qui doit concerner tous et chacun.

Imagine-t-on aujourd’hui en Europe l’adoption de solutions sur les mutations économiques actuelles, impliquant au préalable la prise en compte d’une charte de bon comportement de la part de ceux qui seront en charge des reconversions et leur réunion par le biais de délégations à Bruxelles ?

 

Freddy Raphaël écrit : « Yossel est un témoin gênant, un témoin de l’imaginaire dévoyé et des fantasmes d’une période travaillée par la peur des puissances maléfiques et par l’angoisse du non avènement du salut. » Et il parle un peu plus loin d’une culture de la haine.

Et comment ne pas se rallier à la conclusion de sa préface : « Les qualités rares qui furent celles de Yossel – l’intelligence et le discernement, la modestie et la détermination, l’écoute et l’autorité, la rigueur morale et la compassion – sont des valeurs rectrices qui n’ont rien perdu de leur importance au XXIe siècle, dans une Europe en quête de sens. »


Depuis deux ans, l’espace régional autour de Luxembourg fait l’objet de rencontres informelles, mais très constructives sur le patrimoine juif. Celui qui fait trace des communautés et souvent de leurs souffrances, mais aussi celui qui témoigne d’une continuité, dans les contacts qui continuent à se construire entre chercheurs juifs et non juifs et communautés de la Lorraine à la Rhénanie-Palatinat, sans oublier le Grand-duché de Luxembourg, et d’Arlon à Bruxelles. Un travail remarquable sur les cimetières est ainsi mené dans et autour de la capitale de la Belgique, une très intéressante exposition a eu lieu à Arlon voici deux ans et les services de la DRAC lorraine font de même.

Il était important qu’à l’occasion de la résonance de deux événements à deux semaine de distance, les traducteurs du livre sur Yossel de Rosheim se retrouvent au Grand-Duché, là même où se trouve le siège de l’Association pour la Protection et la Valorisation du Patrimoine Juif qui pilote l’itinéraire du Conseil de l’Europe.




Un tel itinéraire a constitué un véritable défi à envisager de la part des associations qui ont décidé d’y travailler. Surtout qu’ils ont envisagé ce travail dans la volonté de faire d’abord connaître les aspects positifs, ceux qui concernent l’apport de la culture juive à la culture, à l’histoire et à la mémoire de l’Europe, plutôt que les aspects négatifs, ceux de la mémoire des drames, de l’anti-judaïsme et de l’anti-sémitisme, culminant dans la Shoah.




2005 -2025. De l'attribution du label au XXème anniversaire de l'Itinéraire culturel du Patrimoine juif.




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