Face-à-face frontalier et culturel. Les Arabes et l'Espagne: l'Itinéraire de l'héritage andalou. Michel Thomas-Penette. Le Jeudi. 9 juillet 2009.
Au cours du VIIIe siècle, une série de groupes arabes et de familles nobles, ainsi que des tribus berbères provenant du Maghreb pénètrent dans la péninsule ibérique à travers le Nord du Maroc, s’installe sur le territoire d’al-Andalus (le pays des Vandales en Arabe) et vient en partie se fondre avec la culture hispano-wisigothe dominante. Un Islam occidental se met alors en place qui connaîtra des épisodes essentiels en Espagne continentale, ainsi que dans les Canaries, en Sicile, dans une partie de l’Italie du Sud et même en France.
Dans un face à face sans merci avec les rois espagnols, les frontières vont évoluer au gré des conquêtes hispano-mauresques ou castillo-aragonaises. En 1492, Muhammad XII négocie la reddition de Grenade. Il était à la tête d’un petit émirat nassride, le dernier à résister au programme unificateur des rois catholiques. Et dans cet émirat, un palais grandiose ceint de murailles austères, l’Alhambra, révèle à des conquérants fascinés une intériorité luxueuse et raffinée, des trésors architecturaux et décoratifs merveilleux, un mode de vie partagé entre une vie de cour faite des hiérarchies subtiles du Califat et des plaisirs sensuels des repas et des jardins.
Les perspectives de colonnades se reflètent dans l’eau dont le murmure partout présent est à l’égal de la présence et de l’éternité divines ; tandis que dans la lumière changeante des heures, les jardins intérieurs paraissent suspendus, comme une prolongation vivante de tapis floraux qui recouvrent le sol. Un palais sculpté en creux, où la parfaite géométrie descriptive des mosaïques le dispute à l’emboîtement mathématique des plafonds. Un palais en suspension dans l’espace, face aux neiges de la Sierra Nevada, pour un calife qui se situe hors du temps et de la poussière des routes.
Venu y célébrer la deuxième partie de son mariage avec Isabelle de Portugal en 1526, Charles Quint va faire adosser aux architectures nassrides liées aux symboliques terrestres du Coran, la rationalité géométrique renaissante d’un patio circulaire inscrit dans un carré parfait. Deux mondes qui se sont confrontés pendant sept siècles juxtaposent symboliquement deux architectures qui en constituent le témoignage contradictoire et nous disent qu’au delà de la confrontation des religions qui justifiait la reconquête, nous sommes, nous Européens, tributaires et héritiers des deux cultures.
Ainsi avons-nous oublié puis repris conscience, grâce à une relecture du Moyen-Âge, du rôle de passeur de la pensée arabe entre les Grecs et les universités européennes naissantes. Dans une volonté de prendre en compte une Europe plurielle, nous considérons également à juste titre, en face des scientifiques et des philosophes sur lesquels nous faisions reposer nos raisonnements sur l’histoire de la pensée européenne, l’importance pour nous des travaux d’Averroès au XIIe siècle, ou de la création de la sociologie politique par Ibn Khaldun au XIVe. Dans ce lieu focal que certains historiens comme George Sarton considèrent, sans minimiser les conflits internes, comme « le centre culturel le plus important du monde » de l’époque, les langues et les religions cohabitent, avant que l’unification linguistique castillane et la conversion obligatoire au catholicisme ne deviennent la règle. Cette réappropriation intellectuelle devait aussi trouver sa contrepartie en termes de redécouverte des espaces dans lesquels cette histoire s’est inscrite. Concernant le paysage méditerranéen, la technique des norias et de l’irrigation, l’introduction des mûriers et de l’élevage des vers à soie, des jardins de fleurs et d’odeurs venus des oasis, rejoints par les grandes oliveraies, tout nous parle de l’apport du monde arabe. Mais ce sont les voyageurs du XVIIIe et XIXe siècles qui ont redonné à l’Andalousie une image attirante, qui l’ont replacée dans notre imaginaire et ont ainsi préparé le travail d’un itinéraire qui réunit aujourd’hui toutes les références et les clefs de lecture.
Le plus célèbre d’entre eux, dont le nom a été donné à l’itinéraire de Séville à Grenade, est celui de l’écrivain américain Washington Irving qui, travaillant à la légation américaine à Madrid de 1829 à 1832, popularise dans « La chronique de la conquête de Grenade » ou « Les contes de l’Alhambra » une forme d’exotisme faite de routes dangereuses, de paysages sauvages et de monuments secrets.
Il a été précédé par Henry Swinburne dans les
« Lettres de Grenade » en 1787, un texte qui inspira Chateaubriand
dans « Aventures du dernier Abencérage ». De manière contemporaine,
l’imagination d’Irving est relayée par
Théophile Gautier dans « Mon voyage en Espagne » en 1843 ou
Edgar Quinet dans « Mes vacances en
Espagne » en 1846.
Les Routes d’al-Andalus
Au début des années quatre-vingt dix se déroule le championnat du monde de ski de la Sierre Nevada. Une équipe d’intellectuels décide le gouvernement andalou à fonder, parallèlement aux jeux sportifs, un projet de dialogue interculturel permettant de mieux comprendre l’apport arabe et musulman à la culture espagnole.
Ce projet, qui se traduit par de nombreuses publications scientifiques et grand public : livres, disques et expositions, prend en compte le parcours des voyageurs que nous avons évoqués et l’histoire des grandes dynasties sous forme de Routes physiques. Il s’agit de : la Route du Califat (Cordoue – Grenade), la Route de Washington Irving, la Route des Nasrides (Navas de Tolosa – Jaen – Grenade), la Route des Almoravides et des Almohades (Tarifa – Cadix – Grenade), la Route de Ibn-al-Khatib (Murcie – Grenade), la Route de Münzer (Alméria – Grenade)…bientôt balisées et faisant l’objet de la publication de guides pour les voyageurs motorisés, mais aussi pour les cyclistes, les cavaliers ou les marcheurs. Des ouvrages ont été publiés également sur de grands itinéraires transcontinentaux, comme la Route de Léon l’Africain, la Route des Omeyyades (Cordoue – La Mecque – Damas) ou la Route Mudéjar en Amérique du Sud. C’est le cas également de la Route du détroit. Depuis le désert mauritanien jusqu’au détroit de Gibraltar, deux dynasties berbères, les Almoravides et les Almohades vont remonter l’Occident d’al-Andalus jusqu’au plateau castillan, mais aussi rejoindre Lisbonne et étendre leur conquête de Valence aux Baléares.
Cet épisode central de l’histoire de la présence arabo-berbère en Europe et de l’influence de plusieurs dynasties et d’émirats sur l’espace méditerranéen et atlantique est raconté le long de huit itinéraires culturels tracés en Afrique et dans la péninsule ibérique. Par le dialogue interculturel ainsi établi, le mythe d’Hercule croise le parcours d’Ulysse et les récits du voyage d’Ibn Battuta vers la Chine au milieu du XIVe siècle se confrontent à ceux de Pierre Loti au Maroc cinq siècles plus tard.
Si l’itinéraire situé le plus au sud suit les
routes des caravanes dans le berceau des Almoravides où se développe, dans
cités fortifiées, le commerce de l’or africain, du sel, de l’ivoire, des peaux
et des queues d’autruche, comme celui des esclaves, les autres rayonnent autour
de Marrakech, vers Fès carrefour culturel de l’Orient et de l’Occident
musulman, ou bien dans les plaines atlantiques, entre Rabat et Casablanca où se
sont opposés Portugais, Espagnols et Hollandais. Mais, avant de rejoindre le
continent européen tous les chemins convergent vers la « Péninsule
Tingitane » où sur quatre cents kilomètres, se déploie le Chemin du Détroit. C’est au milieu du XIIe siècle que le nord du Maroc devint un vrai
carrefour commercial et culturel où les ports : Tanger, Ceuta et Qsar
al-Majaz constituaient des points de départ et d’arrivée où se croisent les
céréales, l’or, le cèdre du Rif et les magnifiques brocards de Malaga ou de
Murcia. De part et d’autres du Détroit on avait l’habitude de dire au milieu du
Moyen Âge que les maisons d’Algésiras contemplaient le linge blanc séchant aux
fenêtres de Ceuta. Sans doute, en retrouvant ce passé de dialogue, devons nous
réapprendre aujourd’hui à éduquer notre regard entre ces deux côtes que lie une
même culture historique.
Fondacion El legado andalusi C/Mariana Pineda,
s/n. Corral del Carbon 18009 Granada.
Pabellon de al-Andalus y la Ciencia. Parque de
las Ciencias de Granada Avda. De la Ciencia s/n 18006 Grannada. Tel. +34 958
225 995.




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