Les Itinéraires culturels du Conseil de l’Europe. Point d'étape. 20 octobre 2010.
Une nouvelle catégorie de bien culturel
Au cours de ces dernières années la notion de « bien
culturel » a évolué, en passant de l’objet particulier ou du monument à
protéger et à valoriser, au contexte culturel et territorial auquel il est
nécessaire de le relier, pour pouvoir en saisir toutes les dimensions. Cette
opération de contextualisation est avant tout une opération intellectuelle,
essentielle pour comprendre la signification, l’histoire et la valeur que prend
un bien dans une culture et dans une société particulières et a conduit à élargir
la définition de « bien culturel »
de la catégorie “matérielle” à la catégorie “immatérielle”, pour
comprendre que les monuments et les traditions, les beaux-arts et les arts
populaires, les produits typiques et les paysages constituent, ensemble, les
nombreux langages d’une même communauté.
Cette vision renouvelée du patrimoine culturel a fait que
de nouvelles typologies de biens ont trouvé une place et une raison d’être,
comme c’est le cas pour le patrimoine industriel et technologique. Les contenus
du patrimoine sont alors plus larges et inclusifs, des lectures diachroniques
et plus complexes sont adoptées et permettent de mieux comprendre les origines
et les développements d’une culture. Dans ce nouveau cadre de lecture
patrimoniale, un concept essentiel de bien culturel élargi et complexe, à
l’échelle territoriale, trouve ainsi sa place : l’itinéraire culturel.
Le programme des Itinéraires Culturels du Conseil de l’Europe est né au cours des années 1984-1987, alors qu’en Europe se fait jour
la nécessité de réfléchir sur les bases d’une identité, fondement d’une
citoyenneté commune. Il s’agit de l’idée de promouvoir la redécouverte par les
Européens de leurs racines à travers la pratique du tourisme culturel, exercée
pendant leur temps libre, dans une « Europe » qui avait tendance à
être considérée par les Européens eux mêmes comme le symbole d’un outil
technocratique plus que comme un lieu géographique ; un marché commun
fonctionnel d’échelle économique globale plus que le lieu dans lequel des
racines individuelles et communes puisent leurs sources.
Les itinéraires transfrontaliers européens le long
desquels les relations artistiques, culturelles, commerciales, politiques se
sont développées, ont été considérés par le Conseil de l’Europe comme les
outils privilégiés de l’action culturelle et des échange d’idées et de savoirs
qui pouvaient permettre de dépasser les barrières culturelles et politiques qui
avaient marqué l’Europe pendant et après les grands conflits du XXe siècle. De
la même manière, les Itinéraires Culturels du Conseil de l’Europe ont été et
sont toujours considérés comme des outils pertinents aidant le développement et
la promotion d’un tourisme culturel, durable et éthique, respectueux des
territoires traversés et qui peut aider à lire de manière concrète les valeurs qui fondent l’Europe : droits de
l’homme, société de droit, démocratie culturelle, diversité et identité
culturelle européenne, dialogue, échange et enrichissement mutuel au delà des
frontières et des siècles.
C’est en 1987 que les deux premiers itinéraires ont reçu
leur Mention. Il s’agissait des « Itinéraires de pèlerinage vers Saint Jacques de Compostelle », correspondant au réseau de chemins, ayant
de fortes valeurs symboliques dans le processus de la construction européenne,
parcourus chaque année par des dizaines de milliers de pèlerins se dirigeant
vers Compostelle et de l’itinéraire « Architecture sans frontières »,
qui a choisi comme thématique l’architecture rurale vernaculaire
transfrontalière, en particulier dans les territoires du Grand-Duché de
Luxembourg, de Belgique, d’Allemagne et de France, et qui a été créé à l’occasion de la Campagne Européenne du
monde rural.
Une Résolution
a été adoptée par le Comité des Ministres du Conseil de l’Europe en 1998, puis
complétée en 2007, pour définir à la fois les modalités d’attribution des
mentions ainsi que la liste de tous les critères qui définissent la nature
des thèmes retenus, les différents types d’actions qui doivent être mises en
œuvre et les caractéristiques des réseaux européens qui seront responsables des
itinéraires culturels, après avoir reçu une habilitation du Conseil de
l’Europe.
Vingt-neuf thèmes bénéficient aujourd’hui de la mention
prestigieuse du Conseil de l’Europe et se regroupent selon des axes
forts : les peuples européens, les migrations, les grands courants de
civilisation, les chemins de pèlerinage, le patrimoine religieux, les
personnages européens, le patrimoine industriel,…
L’Institut Européen des Itinéraires culturels
Service public européen et agence technique, l’InstitutEuropéen des Itinéraires Culturels (I.E.I.C.) a été mis en place dans le cadre
d’un Accord politique entre le Conseil
de l’Europe et le Grand-duché de
Luxembourg (Ministère de la Culture, de l’Enseignement Supérieur et de la
Recherche). Il est chargé depuis 1998, en collaboration étroite avec le Conseil
de l’Europe, d’assurer la continuité et le développement du programme des
Itinéraires Culturels dans les 51 pays signataires de la Convention Culturelle
Européenne et, selon la nécessité géographique et historique des thèmes, dans
les pays qui ont eu et ont des rapports étroits avec l’Europe.
L’I.E.I.C. a son siège dans le Centre Culturel de
Rencontre - Abbaye de Neumünster, à Luxembourg, où se trouvent toute la
documentation et une bibliothèque spécialisée sur les Itinéraires et il
accueille régulièrement dans ses locaux les responsables des réseaux des
itinéraires, les porteurs de projets, les chercheurs et étudiants, ainsi que le
grand public. L’I.E.I.C. a également pour mission de participer à des
programmes européens de formation, de recherche et d’analyse portant sur le
tourisme culturel, pour la Commission Européenne et pour les différents
gouvernements et porteurs de projets. Il organise des colloques thématiques,
des formations spécialisées, collabore à la mise en place et à la gestion des
Itinéraires, participe à des salons spécialisés, à travers un travail constant
de prise en compte de la liaison entre culture, tourisme et environnement.
De 2004 à 2006 l’Institut a assuré le travail de
visibilité et de communication d’un programme de recherche européen intitulé
PICTURE. (Proactive
management of the impact of cultural tourism on urban resources and economies)
En 2008 la Commission Européenne (Direction Générale
Education et Culture) a reconnu l’I.E.I.C. comme organisme actif au niveau
européen dans le domaine de la Culture pour son travail essentiel de mise en
cohérence d’actions de tourisme culturel durable, qui valorisent la
«Destination Europe» et favorisent la lisibilité des racines et de la mémoire
communes aux Européens à travers le voyage et la découverte du patrimoine
matériel et immatériel.
L’Institut est membres de NECSTOUR, association des
régions européennes pour le tourisme durable et compétitif et a conclu un
accord de coopération avec la Cité de la Culture et du Tourisme durable pour ce
qui concerne l’enseignement à distance et l’étude de la durabilité de la mise
en tourisme des itinéraires culturels. L’Institut travaille avec le Conseil de
l’Europe et l’Unité tourisme de la Commission Européenne à une étude d’impact
des itinéraires culturels sur les petites et moyennes entreprises.
En 2011 l’Institut devrait accueillir le siège d’un Accord Partiel destiné à réunir les contributions volontaires des pays membres du
Conseil de l’Europe qui souhaitent renforcer les moyens financiers des
itinéraires culturels.
Depuis l’ouverture de l’Europe vers l’Est, les Itinéraires
Culturels ont permis et permettent toujours (notamment en s’élargissant aux
pays du Caucase du Sud) d’activer un véritable dialogue entre ouest et est
européens. L’ouverture d’un centre de ressources des Itinéraires Culturels à
Sibiu, dans la Casa Luxembourg, en liaison avec l’Institut Européen des
Itinéraires culturels de Luxembourg et l’Association Mioritics, en est le
témoignage.
Entre tourisme et culture
Les Itinéraires Culturels ont tout d’abord un rôle de
laboratoire « à ciel ouvert » de la construction européenne. Il
s’agit d’espaces où les Chartes, Conventions et Recommandations sur le
patrimoine culturel et le tourisme durable sont rendues concrètes, par une
démarche pédagogique de sensibilisation à la protection et à la durabilité.
Mais au-delà du patrimoine, ils mettent en valeur les notions
d’interculturalité et de dialogue interreligieux, par l’interprétation ouverte
et plurielle de l’Europe qu’ils proposent.
L’Itinéraire Culturel tel que l’envisage le Conseil de
l’Europe représente l’évolution conceptuelle des voyages d’étude, entrepris au
Moyen Age par les clercs, à travers les monastères d’Europe, et du Grand Tour,
pratiqués par les jeunes de la bourgeoisie et de l’aristocratie européenne au
XVIIIe siècle, afin de connaître le Continent Européen à travers ses Monumenta et Mirabilia, ces biens qui
devaient être vus et visités, car essentiels à la compréhension des fondements
de la culture européenne.
Il s’agit ainsi de démocratiser ce modèle, tout en
combattant les excès du tourisme de masse. Les Itinéraires Culturels
encouragent un tourisme diversifié où la démarche individuelle rejoint la
démarche collective par la liaison en temps direct qu’offrent aujourd’hui les
nouvelles technologies.
C’est avec l’édition des guides de voyage modernes au XXe
siècle que l’accent est mis non seulement sur les biens culturels à visiter,
mais aussi sur les parcours, les itinéraires à suivre pour les rejoindre.
Michelin commence à éditer des cartes routières dans lesquelles les routes
panoramiques sont indiquées : « La carte Michelin est un paysage
(...) certaines routes ont leur tracé bordé d’un trait vert. Cela veut dire:
Espérez un peu! La route est pittoresque ».
Avec le temps et l’importance croissante du phénomène
touristique, la concentration progressive des touristes dans certains lieux où
certains biens culturels sont situés, comportent aujourd’hui, de nouveau, le
risque d’une lecture des biens, séparée de leur contexte. L’itinéraire culturel
étant un système complexe et dynamique, un outil de lecture des contextes
traversés, le rôle des Itinéraires Culturels du Conseil de l’Europe est donc de
mettre en relation et de créer des liens entre les biens culturels qui sont
compris sur leurs tracés et de mettre en avant une contextualisation de ces
mêmes biens, fondée sur des continuités thématiques.
Le contexte culturel et identitaire des lieux traversés
correspond ainsi aux interrelations entre territoire (en tant que contexte
physique), patrimoine matériel et immatériel, histoire et mémoire.
Ces outils systémiques que sont les Itinéraires mettent en
relation lieux, patrimoines, paysages ordinaires, au sens de la Convention
Européenne du Paysage et paysages inscrits sur la liste du Patrimoine Mondial
de l’UNESCO, réseaux écologiques et parcs naturels.
L’implication de tous les éléments des territoires en fait
des systèmes complexes dans une succession de paysages différents, industriels,
agricoles, urbains, maritimes, qui aident à lire et à comprendre la pluralité
identitaire qui compose l’Europe.



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